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Entreprise à mission : et si c’était le bon moment pour s’engager ?

Entreprise à mission : et si c’était le bon moment pour s’engager ?

Plus de 2500 entreprises ont adopté la qualité de société à mission en France, ce qui représente plus d’un million de salariés. Et la dynamique continue de s’accélérer, comme l’a souligné Guillaume Desnoës, co-président de la Communauté des entreprises à mission (CEM), avec plus de 500 nouvelles sociétés qui franchissent le pas chaque année. Une tendance bien visible sur le territoire nantais et en Loire-Atlantique, qui compte désormais 86 entreprises à mission. Via ce dispositif créé en 2019 par la loi Pacte, l’entreprise cherche à concilier performance économique et contribution sociétale. Retour sur cette soirée, riche en partages d’expériences et prises de hauteur.

Une mission qui transforme les choix stratégiques

Lors de la première table ronde animée par Ingrid Berthé, co-dirigeante de l’agence de communication B Side et ambassadrice de la CEM, un premier constat est partagé par les intervenants  : une société à mission ne se résume pas à une déclaration d’intention. Pour les entreprises engagées dans la démarche, la mission devient progressivement un cadre de décision et un levier de transformation.

En termes de stratégie d’abord. Président du directoire du groupe Charier, devenu société à mission en 2022, Jean Vidal raconte comment la réflexion autour de la mission a conduit l’entreprise de travaux publics à revoir en profondeur sa stratégie. Certaines activités jugées incompatibles avec ses engagements, comme l’extraction de sable marin, ont été abandonnées au profit de nouveaux métiers dans les espaces verts, l’eau, l’énergie et le génie écologique. Plus que des renoncements, ces choix traduisent un véritable virage stratégique vers d’autres secteurs porteurs, qui sont aujourd’hui d’autres relais de croissance, jusqu’à représenter près de 20 % du chiffre d’affaires du groupe.

De gauche à droite : Ingrid Berthé (B Side), Jean Vidal (Charier), Cécile Delecrin (CETIH), Benoît Thierry (Thierry Immobilier)

Des engagements traduits dans le quotidien

La transformation est aussi ressentie par les salariés. Les engagements liés à la mission irriguent en effet le quotidien des usines. « Lors de la mise en place d’un nouveau système de tri des déchets de production, expliquer que les matières seraient recyclées puis réinjectées dans le cycle industriel a facilité l’adhésion des équipes, malgré des contraintes supplémentaires dans le travail quotidien », explique Cécile Delecrin, leader de production chez Cetih, fabricant de menuiseries devenu société à mission en 2021.

Embarquer les salariés dans un projet collectif

Tous les intervenants s’accordent sur un point : une mission ne peut fonctionner durablement que si elle est portée collectivement. L’appropriation par les salariés passe par des actions régulières de communication et de sensibilisation. Chez Cetih, cette acculturation s’est construite progressivement à travers les supports de communication interne, les échanges autour des projets et la valorisation des réalisations. Selon le dernier baromètre social de l’entreprise, 90 % des salariés adhèrent aujourd’hui à la mission du groupe et plus de la moitié estiment y contribuer activement. « En arrivant chez Cetih il y a vingt ans, je cherchais avant tout un emploi. J’ai découvert une entreprise porteuse de valeurs dans lesquelles je me suis reconnue. », témoigne Cécile Delecrin.

Ancrer la mission dans la culture d’entreprise

Au sein du groupe Charier, plusieurs dispositifs ont également été mis en place pour ancrer la mission dans la culture d’entreprise : création d’une « fresque de la mission », parcours d’intégration des nouveaux salariés autour des engagements du groupe ou encore intégration de critères liés à la sécurité et à la réduction des émissions carbone dans les mécanismes d’intéressement. « Pour embarquer les équipes, il faut rendre la mission concrète et visible dans le quotidien des salariés », insiste Jean Vidal. Chez Hike Talent, entreprise créée directement sous qualité de société à mission, le projet collectif est présenté dès les entretiens de recrutement afin de fédérer les collaborateurs autour d’un « désir commun ». Membre du comité de mission de Hike Talent, Benoît Thierry souligne aussi l’importance de s’adapter en permanence : « une société à mission doit savoir faire évoluer son modèle tout en restant fidèle à son cap. »

Fabrice Joubert, directeur général de l’agence Nantes Saint-Nazaire Développement, 1ère agence de développement économique à mission de France

Un modèle exigeant, mais utile dans les périodes difficiles

Les échanges ont aussi rappelé qu’une société à mission reste avant tout une entreprise, confrontée aux mêmes réalités économiques que les autres. Lorsqu’il s’agit par exemple de mettre en œuvre un plan de sauvegarde de l’emploi, comme en 2024 chez CETIH.  Également élue du CSE, Cécile Delecrin estime que la qualité de société à mission a favorisé un dialogue collectif «pour prendre les mesures les moins difficiles possibles pour les salariés concernés ». Selon elle, sans ce cadre, les arbitrages auraient pu être menés de manière plus isolée, avec des conséquences plus lourdes.

Cette capacité à traverser les périodes de tension a été largement reprise lors d’une seconde table ronde animée par Anne-Claire Périn – DRH de Cetih et ambassadrice de la CEM – réunissant Laurent Berger, directeur de l’Institut Mutualiste pour l’Environnement et la Solidarité, et Geneviève Ferone Creuzet, cofondatrice de Prophil et experte en RSE et investissement responsable. Tous deux ont insisté sur le fait que la société à mission ne constitue ni un label ni une garantie de vertu.

Pour Geneviève Ferone Creuzet, le modèle tire justement sa force de l’alignement qu’il suppose entre dirigeants, actionnaires, salariés et parties prenantes externes. Elle voit dans la société à mission un cadre particulièrement pertinent dans un contexte économique plus instable : «l’entreprise à mission fait ses preuves par mauvais temps ».

Geneviève Ferone Creuzet et Laurent Berger

Une responsabilité de l’entreprise vis-à-vis de la société

Au-delà des outils et des méthodes, les intervenants ont défendu une vision renouvelée du rôle de l’entreprise dans la société. Laurent Berger estime que la démarche pousse les organisations à développer davantage le dialogue stratégique avec les salariés et à repenser leur responsabilité dans leur écosystème économique et social. Geneviève Ferone Creuzet y voit une manière pour les entreprises d’anticiper les grandes transformations environnementales, énergétiques et sociétales à venir. Tous deux considèrent que le modèle continuera à se développer sans forcément devenir majoritaire. Et de conclure que « les jeunes générations iront plus facilement rejoindre une entreprise porteuse de sens ».